La guerre de haute intensité qu’une partie de la communauté stratégique craignait depuis quelques années voir survenir en Europe vient désormais d’éclater sous nos yeux. Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, une grande puissance nucléaire déploie toutes ses capacités militaires dans une guerre d’agression contre un pays européen.
Les objectifs de la Russie ne se limitent clairement pas au Donbass. Ils ne visent pas non plus l’acquisition de nouveaux territoires. Il s’agit selon toute vraisemblance d’une campagne de grande ampleur visant le changement de régime et destinée à installer à Kiev un pouvoir qui lui garantira l’obéissance et la sécurité. Le déclenchement des hostilités dans la nuit du 24 février 2022 marque, sans aucun doute possible, un tournant dans l’histoire du XXIe siècle: après deux décennies au cours desquelles les États-Unis avaient été le seul acteur capable de s’engager dans ce type d’opération, une nouvelle période apparaît qui voit la puissance militaire sinon changer de camp, du moins se banaliser. Si l’ambition démesurée de la Russie en Ukraine ne manquera pas d’avoir un coût stratégique, sans doute fatal sur le long terme, il appartient aujourd’hui aux compétiteurs directs de la Russie – et singulièrement à l’Europe et à la communauté transatlantique – de sortir de son mutisme stratégique en s’appropriant la mécanique qui a jusqu’à présent donné à Vladimir Poutine les cartes pour agir sans entraves majeures.
Jusqu’où ?
La Russie engagée dans le changement de régime Les stratèges russes ont observé avec attention – souvent même avec fascination – la grande stratégie américaine des années 2000. Au lendemain des attentats du 11 Septembre, alors que la Fédération était embourbée dans sa longue guerre de Tchétchénie, les Américains déployaient toute leur puissance diplomatique et militaire pour renverser les pouvoirs honnis des Talibans et de Saddam Hussein. La lecture russe de ce que nous avions vu en Occident comme une « guerre contre le terrorisme » mettait bien davantage en avant une grande stratégie de « regime change » (changement de régime) face à des adversaires géopolitiques . Vu de Moscou cette logique avait déjà commencé en 1999 en Serbie contre Slobodan Milosevic et s’est poursuivie durant les Printemps arabes, notamment avec l’intervention franco-anglo-américaine en Libye en 2011. Moscou s’est opposé clairement à deux de ces actions – en Serbie et en Irak – et a ensuite affiché son regret d’avoir laissé faire dans les deux autres – en Afghanistan et en Libye. La fermeté de Vladimir Poutine au côté de la Syrie de Bachar al-Assad dès 2012 s’explique largement par sa volonté de mettre un terme à ce qu’il percevait comme un cycle ininterrompu de changements de régime orchestrés par «l’Occident collectif» – témoignant au passage de la paranoïa conspirationniste qui n’a fait que croître au Kremlin, niant toute responsabilité et capacité d’action aux acteurs locaux. Malgré cette opposition géopolitique et diplomatique grandissante de la Russie face aux États-Unis, le «modèle de guerre» américain a exercé une fascination sur les élites stratégiques russes. Il a été analysé dans de nombreux textes, y compris dans un célèbre article de l’actuel chef d’état-major des armées, Valery Gerasimov, qui en février 2013 décrivait une nouvelle forme de « guerre non linéaire » dans laquelle les mesures non militaires précédaient de longtemps l’action de vive force, à un ratio de 4 pour 1. Formation de coalitions internationales, pressions économiques, négociations puis ruptures diplomatiques, mise en place de sanctions, formation d’opposition politique interne contre le régime adverse, soutien clandestin à des forces d’opposition paramilitaires et bien sûr action informationnelle et cybernétique systématique devaient contribuer au «modelage» du théâtre. Ces mesures non militaires s’accompagnent selon le texte de Gerasimov de gesticulations en matière de dissuasion (y compris nucléaire) et de déploiements stratégiques à des fins d’intimidation – deux éléments très présents dans la manœuvre russe en Ukraine ces derniers mois. Dans l’hypothèse – pas forcément systématique mais bien identifiée – où les mesures non cinétiques ne suffisent pas, une intervention militaire massive mais rapide peut être envisagée au moyen de frappes de précision à longue portée se concentrant d’abord sur la neutralisation des systèmes de défense aérienne et la paralysie – par destruction ou par cyberattaque – des systèmes de commandement adverses avant l’engagement de troupes au sol. Il est d’ailleurs à noter que la doctrine américaine en matière d’aveuglement et de sidération de l’adversaire, reprenait elle même de vieilles réflexions soviétiques sur la notion de choc opératif . Ce « modèle américain », la communauté stratégique russe se l’est aujourd’hui pleinement approprié. Il en déroule aujourd’hui le scénario en Ukraine presque point par point. Ces éléments de comparaison avec les campagnes américaines des années 2000 ne cherchent en aucune manière à mettre en parallèle la moralité ou la légitimité internationale de ces différentes actions, bien au contraire, les contextes politiques sont pratiquement opposés. Le régime démocratique du président Volodimyr Zelenski n’a évidemment strictement rien en commun aux pouvoirs sanguinaires de Milosevic, des Talibans, de Saddam Hussein, Mouammar Kadhafi ou Bachar al-Assad. C’est sur le plan de la stratégie – soit l’art d’employer la force pour parvenir à ses fins – que le parallèle avec l’action militaire américaine, notamment en Irak en 2003, est frappant : Tout d’abord l’argumentaire monté de toutes pièces d’une menace humanitaire et du risque génocidaire : « Les États-Unis ne permettront pas aux forces de la terreur de disposer des outils d’un génocide4», affirmait Dick Cheney en 2002 lors de la marche à la guerre sur l’Irak. On pourrait évidemment aussi citer la mise en avant de la « responsabilité de protéger » employée face à la Libye en 2011, alors que le fils de Mouammar Kadhafi menaçait de faire couler des « rivières de sang » dans les rues de Benghazi révoltée5 . Le premier argument était spécieux, le second plus justifiable. Celui de Vladimir Poutine aujourd’hui est inepte, et un dévoiement total des principes humanitaires. Les habitants russophones du Donbass évacués en grande pompe le 20 février disaient eux-mêmes ne pas voir l’urgence de cette évacuation humanitaire6 . L’utilisation des négociations diplomatiques comme manœuvre de temporisation est également signifiante : en 2003 les chancelleries opposées à la guerre contre l’Irak – dont bien entendu la diplomatie française – s’étaient agitées tant qu’elles l’avaient pu pour « laisser une chance à la paix » selon le vieux mantra du Vietnam. En réalité les enquêtes de fond et les travaux de recherche ont révélé depuis lors que la décision d’une action militaire était prise depuis longtemps et que tout le ballet diplomatique n’était là que pour gagner du temps et développer la légitimité de l’action. Faute d’un feu vert des Nations unies, l’action n’en était pas moins lancée. Conscient de son manque de relais internationaux, Moscou n’a pas cherché un quelconque aval du Conseil de sécurité dans le cas ukrainien, mais a bien joué tant qu’il a pu sur la quête effrénée d’apaisement diplomatique pour réussir à surprendre alors que le déploiement de troupes depuis le mois de novembre 2021 ne laissait guère de doute sur l’objectif final. La mise en œuvre d’une stratégie militaire visant «le choc et l’effroi7»: le déclenchement de l’opération dans la nuit du 24 février 2022 après une longue mise en place de plusieurs mois correspond bien au schéma classique d’une opération de changement de régime telle que l’avait mis en œuvre Iraqi Freedom en 2003. Elle a commencé par une ouverture de théâtre de type«entrée en premier8» visant la neutralisation des systèmes de défense aérienne pour s’assurer la suprématie dans le ciel et la paralysie du commandement ennemi. L’entrée en action de l’arme aérienne et des capacités de missiles à longue portée est suivie de près par l’entrée en mouvement des forces terrestres groupées en bataillons interarmes agiles et manœuvriers qui ne devrait pas s’arrêter avant la capitale. Enfin, le projet avancé le 23 février par Vladimir Poutine de « dénazification9 » de l’Ukraine est le dernier indice indubitable du projet russe de changement de régime. Là encore, il est frappant de constater que l’image de l’Allemagne en 1945 était aussi convoquée en 2003 par les Américains en Irak pour évoquer leur projet politique, parlant alors de «débaathification10». Une fois encore comparaison n’est évidemment pas raison, et si l’analogie américaine entre Allemagne nazie et l’Irak du Parti Baas était bien imparfaite – et pour tout dire naïve – la référence au nazisme pour décrire l’Ukraine de 2022 est simplement délirante. Il n’empêche que cette référence au nazisme – destiné notamment à l’opinion publique russe par le martèlement du souvenir obsessionnel de la « Grande Guerre patriotique » – vient confirmer l’ambition géopolitique de l’entreprise. Le Donbass n’est pas l’objectif, c’est l’Ukraine. Et après ? Hubris et némésis Nous sommes donc bien dans les premières heures d’une opération de changement de régime lancée par Moscou contre l’Ukraine. Or, la leçon principale des vingt années de guerre américaine au Moyen-Orient est que l’histoire est tragique. Comme dans les pièces de théâtre de la Grèce antique, à chaque fois que les dirigeants cèdent à la démesure (hubris), un châtiment bien mérité (némésis) finit par s’abattre sur eux. Le sort des Américains en Irak après 2003 est connu : le déclenchement sous trois mois d’une insurrection qui fera du pays le pire bourbier militaire pour les États-Unis depuis le Vietnam. On voit mal comment l’armée qui a tant étudié le « modèle américain » aurait pu passer à côté de cette évidence. Comment comprendre la surestimation par Vladimir Poutine de sa capacité à sortir par le haut d’une opération de changement de régime face à une population ukrainienne clairement opposée ? L’une des explications réside peut-être dans la conception de l’histoire des relations entre Ukraine et Russie, qui obnubile clairement le maître du Kremlin – son discours du 22 février, comme son long article « académique » du 15 juillet 2021. L’idéepersistante que les deux peuples n’en forment, dans la pensée poutinienne, qu’un seul a trop souvent été mise en avant pour prouver qu’il ne pouvait pas céder à l’agression qui apparaîtrait alors comme un acte fratricide. Mais l’argument peut être retourné : vu de Moscou, et aussi insensé que cela puisse nous paraître en tant qu’Occidentaux, c’est précisément parce que les Ukrainiens sont un « peuple frère » qu’ils ne s’opposeront pas radicalement à une tutelle russe. Il n’y aura pas de rejet spontané autre que par ceux que le Kremlin a depuis longtemps désignés comme des agents de l’étranger. C’est pourquoi le fantôme de l’Afghanistan ne semble pas hanter autant qu’il le devrait les stratèges russes.